Comment traduire «Wesen» ?

Je publiais en novembre 2007 deux contributions de Jean-Yves Tartrais au débat Casus belli que soulève la traduction française de Wesen et de Gelassenheit dans la pensée de Heidegger.
La première, Note sur une traduction de Heidegger (« Wesen », « essence », « aître », etc.), était une réponse critique à l'article de Gérard Guest, L'aîtrée de l'Être – initialement publié dans le #41 de décembre 1989 des Cahiers Philosophiques comme Avertissement du traducteur à la traduction française d'une conférence de Friedrich-Wilhelm von Herrmann intitulée La fin de la métaphysique, et l'autre commencement de la pensée. À propos du "tournant" de Heidegger – dont une version modifiée et augmentée fut publiée en 1990/1991.


Quand au fond je réaffirme tranquillement ce que j'écrivais alors :
Le maintien par Heidegger lui-même du mot Wesen – qui est, somme toute, un geste que le traducteur ne peut ignorer – ne doit-il pas être fidèlement suivi et respecté par sa traduction française ? Heidegger ne maintient-il pas le mot « Wesen », non seulement malgré mais également en raison de la mutation de sens décisive qui se joue dans ce qu'il nomme ?
Ironiquement, c'est ainsi que toute décision consistant à refuser de traduire Wesen par essence se contraindrait elle-même à réintroduire en note la mention de l'essence dont elle aurait elle-même effacé la trace visible à même le mot original et sa traduction.
Alors qu'il est clair que l'auteur de Sein und Zeit parvient à entendre, et à faire entendre, une entente du Wesen qui ne signifie justement plus la quidditas, l'essentia, c'est-à-dire qui ne renvoie plus à l'interprétation métaphysique sous-jacente de la temporalité de l'Être dans l'horizon de l'éternité et de l'intemporalité propres à l'ἰδέα (ἀει' ὄν) ou au το' τί ἦ εἶναι, ce maintien est-il le signe d'un échec à trouver un autre mot correspondant à cette signification autre, ou bien est-il, au contraire, un signe par lequel Heideger entendit suggérer – « Que Ceux qui ont des oreilles entendent... » – que l'altération de sens en question est celle du Wesen lui-même et de ce qui, en lui-même, se décide ?

J'ajoute donc simplement : Le maintien par Heidegger soi-même du concept allemand est, en dernière instance (en dehors du caractère infondé des affirmations de G. Guest), l'argument infrangible en faveur de sa traduction par Essence – sans parler de l'invitation à le penser que cette persistance paradoxale à maintenir le mot porte sciemment avec elle. A contrario de la manière dont le travail opéré par Heidegger est invoqué ici ou là comme un soi-disant argument qui plaiderait "à l'évidence" en défaveur du maintien du mot Essence en français, il est justement la marque de la nécessité la plus prégnante de maintenir un concept que Heidegger a travaillé à faire résonner d'une toute autre manière qu'il ne résonnait jusqu'alors. On ne se demande pas trop, pour ne pas dire pas du tout, pourquoi Heidegger accomplit cette tâche, pourquoi il dut l'accomplir, au lieu de s'autoriser de la « liberté », ou plutôt de la licence, que s'octroie M. Guest en s'estimant fondé à échanger un concept historial contre un mot avec lequel il n'a rien à voir.
La réponse à cette question est la suivante : il est bien clair que Heidegger était, pour sa part, tout à fait conscient que « changer de mot » était, non seulement tout à fait insuffisant et inefficace, mais surtout impossible et interdit dans la perspective de la tâche qui était la sienne. Il y a là une logique qui n'est autre que celle de l'Aufhebung hegelienne : le surmontement du sens traditionnel de Wesen/Essence implique sa reprise. Si l'on ne reprend pas, en français comme en allemand, le concept d'Essence/Wesen (en dehors du fait, têtu, que Heidegger le conserve), comment diable pourrait-on bien entendre qu'il en vient à résonner tout autrement qu'il ne sonnait jusqu'alors ?! Autrement dit, tout se joue, et tout ne peut se jouer que dans ce seul et unique mot : Wesen / Essence.


Mise à jour du 9 juillet : Gérard Guest vient de publier, en ce 9 juillet, ce qu'il estime être sa « Réponse à une attaque injustifiée, tout aussi malintentionnée que philologiquement infondée ».
Si je passe sur le tombereau de mises en cause ad hominem de son propos, l'essentiel de son argumentation tient en une justification de l'articulation entre les deux étymologies des mots « aître » et « âtre », reposant en dernière instance sur une volonté de rendre en français la dimension éthique du Wesen tel qu'il résonne dans la pensée de Heidegger. Nous – j'entends les nombreux tenants du maintien de la traduction française de « Wesen » par « essence » ou, au moins, ceux qui ont « l'outrecuidance » de ne pas adhérer à la « proposition » de M. Guest et d'oser mettre en question la pertinence de sa traduction par « aître » – n'avons jamais été insensibles à cette dimension et à la nécessité de ne pas la taire.

La question ne demeure pas moins : le mot « Wesen » ne peut-il être qu'entendu au sens traditionnel dont la Métaphysique l'a chargé, ou bien la pensée de Heidegger a-t-elle permis de lui restituer son sens et jusqu'à sa sonorité archaïque – dût-elle ne jamais avoir été vraiment entendue par la tradition ? Que ceux qui persistent à tenir cela pour impossible aient l'obligeance de nous expliquer pourquoi une signification qui lui revient et qui est sienne ne pourrait parvenir à s'y faire entendre ? Question à laquelle nous continuons d'ajouter la suivante : ...et si toute la puissance spéculative et poétique de la pensée de Heidegger n'a, comme M. Guest le pense, pas suffit à rendre au mot « Wesen » une signification archaïque dont Heidegger, je le répète, n'a quant à lui pas cessé de persister à dire qu'elle lui appartient, peut-on vraiment escompter que les mots français « aître » et « aîtrée » parviendront à la faire entendre aux oreilles du lecteur français – à moins que M. Guest ne compte exiger un brevet d'expertise qu'il s'estime souverainement être l'un des seuls à posséder, ainsi du reste que la lecture de l'intégralité (pas moins de 130 pages, uniquement pour cette dernière contribution en date...) des analyses philologiques que Mr Guest dû, comble de l'ironie, consacrer à expliquer sa « proposition » de traduction, pour les lecteurs français désireux de lire Heidegger en langue française ?
Il nous semble modestement que la présomption et l'erreur sont bel et bien ici du côté du traducteur, qui s'imagine réussir là où, selon lui, l'œuvre aurait échoué.
Pour poser la question autrement : si le seul et même concept d'essence fût susceptible d'une (et à vrai dire de multiples) variation de sens d'une ampleur aussi importante qu'il connût, par exemple, entre la scolastique et l'idéalisme allemand, pourquoi ne pourrait-il pas être porteur de la mutation de sens que Heidegger s'attache à lui restituer ? On répondra que la mutation de sens en question était contenue dans les limites de l'histoire de la Métaphysique, alors que l'enjeu qui se joue dans la pensée de Heidegger est justement son surmontement. Soit, nous n'ignorions évidemment pas cela non plus. Mais enfin, faut-il se désolidariser de l'interprétation de l'auteur selon laquelle ce sens restitué est le sien ? Il ne nous semble pas avoir lu sous la plume de Mr Guest une telle contestation de l'interprétation de Heidegger, bien au contraire. Au fond, cela ne fait donc par conséquent que reposer la question du sens du surmontement (Überwindung) de la Métaphysique qui se joue dans la pensée de ce dernier. Or ce surmontement (Überwindung) n'est justement pas un abandon – ce qui implique de ne pas non plus abandonner le mot « Wesen / essence » au sens dont il se chargea dans la Métaphysique – mais, selon le mot même du penseur de la forêt Noire, une appropriation (Verwindung), et même une réappropriation qui nous conduise dans ce qui appartient en propre à la Tradition – ce qui est loin d'être un des sens négligeables de l'Ereignis.


Mise à jour du 15 juillet : Voici la réponse de Jean-Yves Tartrais :

2 commentaire(s):

jo a dit…

Si Heidegger maintient le mot Wesen, c'est en même temps pour le distinguer de Essenz, tour de passe-passe qui est impossible en français. De même que Dasein est à distinguer absolument de Existenz, alors que pour un allemand ils ont le même sens. D'où les tentatives de traduction en français, sans espoir sans doute, mais qui ont le mérite d'être tentées.

fil a dit…

Si Heidegger maintient le mot Wesen, c'est en même temps pour le distinguer de Essenz, tour de passe-passe qui est impossible en français. De même que Dasein est à distinguer absolument de Existenz, alors que pour un allemand ils ont le même sens. D'où les tentatives de traduction en français, sans espoir sans doute, mais qui ont le mérite d'être tentées.