« Dans une sombre époque, l'œil commence à voir. »
Théodore Roethke.
« ...si le contraire du monde n'est pas, comme on se l'imagine naïvement,
quelqu'“autre monde”, mais ce que dit l'adjectif : immonde. »
Martin Heidegger, Séminaire du Thor, aux Busclats, 9 septembre 1966.
« Ils deviennent des pièces de fonds d'un stock de fabrication de cadavres
(Si werden Bestandstücke eines Bestandes der Fabrikation von Leichen). »
Martin Heidegger, Die Gefahr, Bremer und Freiburger Vorträge.
Théodore Roethke.
« ...si le contraire du monde n'est pas, comme on se l'imagine naïvement,
quelqu'“autre monde”, mais ce que dit l'adjectif : immonde. »
Martin Heidegger, Séminaire du Thor, aux Busclats, 9 septembre 1966.
« Ils deviennent des pièces de fonds d'un stock de fabrication de cadavres
(Si werden Bestandstücke eines Bestandes der Fabrikation von Leichen). »
Martin Heidegger, Die Gefahr, Bremer und Freiburger Vorträge.
À l'occasion de la diffusion sur France 3 du documentaire en forme de triptyque (La Dépossession, L'Aliénation, La Destruction) réalisé par Jean-Robert Viallet et produit par Christophe Nick, La mise à mort du travail (VOD), retour sur le film écrit par Élisabeth Perceval et réalisé par Nicolas Klotz en septembre 2007 d'après le récit éponyme de François Emmanuel paru en 2000. Un livre et une œuvre cinématographique révélant le fonctionnement et la mécanique du Dispositif (Gestell), le «dispositif de production», qui travaille et consomme l'humanité des Temps Modernes.
La Question humaine revient sur le lieu de l'entreprise moderne et l'envisage sous plusieurs formes : décor et langue du pouvoir, imaginaire, lieu de mémoire. À l'occasion de la sortie du film en DVD, Surpris par la nuit revenait sur cette oeuvre hors-norme qui fait revenir dans un même geste des corps et de la pensée, des visages et des voix, convoquant des formes cinématographiques – le film noir et le film fantastique notamment – dans un horizon philosophique. En compagnie des auteurs du film, du romancier François Emmanuel, auteur du récit qui l'a inspiré, de penseurs et de pensées qui ont nourri la matière du récit, l'émission explore le film par ses différentes entrées esthétiques, politiques, philosophiques pour donner à entendre les échos d'un film qui hantera longtemps la mémoire des spectateurs.
Dans la nuit d'un homme. Autour de La Question humaine, une émission proposée par Frédéric Bas, réalisée par Manoushak Fashahi, avec Nicolas Klotz, Élisabeth Perceval, François Emmanuel, Antoine De Baecque, Mathilde Girard, Bernard Stiegler et Georges Didi-Huberman.
Dossier de presse du film
Réalisé par Nicolas Klotz et écrit par Élisabeth Perceval d'après le récit de François Emmanuel, La question humaine, le long-métrage éponyme est une plongée en eaux profondes. Le générique, qui s'ouvre sur un long plan d'une suite de nombres peints sur le sol d'un hangar désaffecté, fait écho à l'œuvre, OPALKA 1965/1 - ∞, à laquelle le peintre Roman Opalka consacre son existence. Cette séquence inaugurale plonge dans l'élément du film, le temps. Bloc de temps, montage de temps, chevauchement et enveloppement des temps.La Question humaine est avant tout une tentative cinématographique de filmer la langue. Son mutisme, ses mots, tels qu'ils résonnent sourdement dans l'élément historique. Insidieusement, l'enquête confidentielle confiée par le sous-directeur, Karl Rose, au psychologue au département des Ressources Humaines (RH) sur l'état de santé mentale du directeur général de la SC Farb, Mathias Jüst, échappe à Simon et l'engouffre. Le film est l'irruption de cette béance qui s'immisce et se creuse peu à peu, à même l'uniformité banale de la langue, s'emparant de son corps à mesure que l'enquête s'enfonce sous la surface lisse de l'actuel.
L'obscurité de l'abîme s'ouvre à même la langue d'une note de six pages datée du 5 juin 1942 rédigée par des ingénieurs berlinois recommandant en sept alinéas des modifications techniques à mettre en place en vue de l'amélioration de l'efficacité du fonctionnement des camions Saurer en service à Kulmhof et Chelmno. Simon ne parvient à la lire qu'à la lumière chancelante d'un briquet dont la flamme éclaire faiblement l'obscurité qui l'entoure.
Comment filmer la langue ? La Question humaine affronte ce défi en montrant, outre le système qui la produit et qu'elle produit, la manière dont la langue règle la perception et les corps. Leurs transformations, leurs mutations, leur envoûtement, à l'image des masques africains accrochés au mur du bureau de Karl Rose et du son atmosphérique, aérien - l'autre élément du film - de Syd Matters qui signe l'envoûtante bande-originale, dont la douceur, la délicatesse et la légèreté contraste avec la gravité de Schubert.
La perturbation du fonctionnement de la langue réglée par la technique - qui prolonge l'espace ouvert par la parole chantée lors de la longue scène du fado - s'incarne dans le malaise qui dé-règle littéralement le corps de Simon, comme, déjà, celui de Mathias Jüst qui n'y survivra pas. Le corps de Simon n'est plus, au sens physique du terme, un simple corps, une simple pièce assurant le fonctionnement du dispositif de production. Dans le prolongement de la rave, un corps autre, sauvage, perce en-deçà de la surface feutrée du costume. Simon fait l'épreuve charnelle de la fissure qu'entrouvre l'Histoire dans les sourdes résonances contemporaines des mots d'une langue qui le vampirisait. Il souffre l'appartenance organique, hématologique de la Shoah à la modernité, la charge virale de la langue et la contamination qu'elle induit.
«évacuation» (Aussiedlung), «sélection» (Selektion) «traités» (verarbeitet), “instructions» (Anweisungen), «pièces» (Stücke), «nombre de pièces» (Stückzahl), «chargement» (Ladung), «marchandise chargée» (Ladegut), «fonctionnement» (Betrieb), «temps de fonctionnement» (Beriebsdauer), «SC Farb», «IG Farben» (Interessen-Gemeinschaft Farbenindustries AG), bureaucratie, productivité, contrôle,...
Échos du texte de la tragédie de Sénèque, Hercule furieux (Hercules furens), narrant les luttes sanglantes dans lesquelles se déchiraient les fils, les frères, les cousins et les oncles pour le pouvoir, tranchant la tête du souverain pour lui arracher sa couronne; de la phrase de Deleuze : « Les hommes ne délirent pas leurs petites histoires privées, ils délirent le monde: l'Histoire, la géographie, les peuples...”.
Résonances du journal que Victor Klemperer, philologue chassé de l'université de Dresde, a tenu de 1933 à 1945 et qui fût publié en 1947 sous le titre L.T.I. (Lingua Tertii Imperii), Notizbuch Eines Philologen, du film, La langue ne ment pas, que Stan Neumann lui consacra; du monument de Claude Lanzmann, Shoah; des ouvrages de Georges Didi-Huberman, Images Malgré tout, de Zygmunt Bauman, Modernité et holocauste que mentionnent Nicolas Klotz et Élisabeth Perceval dans le dossier de presse du film, ou encore de Zur Kritik der instrumentellen Vernunft du directeur de l'École de Francfort, Max Horkheimer et de Ce qui reste d'Auschwitz de Giorgio Agamben. De la poésie de Paul Celan, aussi.Échos, enfin, des quatre conférences - Das Ding, Das Ge-stell, Die Gefahr et die Kehre, que Heidegger prononça à Brême en décembre 1949. Dans le Péril le penseur de la Forêt Noire écrivait :
« Le dispositif dispose sur commande du fonds disponible. (...) Disposant sur commande de manière universelle, le dispositif ne laisse venir à être tout ce qui entre en présence que comme pièce du fonds disponible. (...) Alors le monde demeure refusé en tant que monde. »
Ouvrages récemment publiés :
Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés, Journal de la consultation « Souffrance et Travail ». Marie Pezé.
Travailler à en mourir : quand le monde de l'entreprise mène au suicide. Paul Moreira et Hubert Prolongeau.
Orange stressé, le management par le stress à France Télécom. Ivan Du Roy.
La machine à broyer : de France Télécom à Orange : quand les privatisations tuent. Dominique Decèze.
L'open space m'a tuer. Alexandre des Isnards et Thomas Zuber.
Travailler tue en toute impunité... Louis-Marie Barnier (coordination).
Suicide et travail que faire ? Christophe Dejours et Florence Bègue
